Le
Spleen
De
Zarathoustra
 
Naufrage

© Thierry Deschamps

Naufrage
Il y avait bien longtemps qu'il avait fait naufrage.
Des heures, des jours, des lustres ? Peu lui importait. Il était juste là, planté au beau milieu de l’océan, engoncé dans son gilet de sauvetage, dérivant au gré des courants, au gré des vents, au gré du temps…
Il aurait été bien incapable de se souvenir du moment clé. Celui où son bateau avait coulé, le laissant seul, perdu dans ce désert d’eau salée. Comment l’aurait-il pu ? Alors qu’il ne savait même pas qui il était, qu’il n’avait aucune idée de  ce qu’il pouvait faire sur un bateau.
Au juste ! Y avait-il eu un bateau ?
Et puis, quelle importance ? Le passé était liquide, le présent était liquide quant au futur, il semblait prédestiné à la noyade…
Le temps n’existait plus, l’espace lui-même semblait s’être dissout, et il était là, poussière perdue entre ciel et mer, particule plongée dans l’infinité du néant.
La mer noyait son chagrin, le vent balayait son âme, emportait ses espoirs, le soleil brûlait à jamais ses désirs.
Bien des fois il aurait voulu pouvoir faire le grand plongeon ! Descendre au fond du gouffre, cesser à jamais de dériver. Hélas, on ne se libère pas si aisément. Son maudit gilet avait toujours gain de cause.
Lui laissant juste une parcelle de conscience, il le maintenait suffisamment en éveil afin qu’il puisse goûter jours après jours les affres de la solitude...
Un matin, alors que les premiers rayons du soleil commençaient leur danse sur la crête des vagues, il l’aperçut.
Il crut d’abord qu’il s’agissait d’un mirage. Son esprit, engourdi par les heures passées au beau milieu de nulle part, ne pouvait admettre ce qu’il voyait.
Encore un de ses délires ! soupape de sécurité, qui à défaut de lui permettre de vivre, le laissait parfois reprendre son souffle, avant de retomber dans sa réalité.
Finalement, au bout d’une infime part d’éternité, il réussit à accepter ce que ses yeux affirmaient. Il n’était plus seul dans cette immensité.
Hasard  des courants, hasard des vents, hasard du temps qui les avaient fait se rejoindre.
Jonction de deux paumés, trempés jusqu’au fond de l ‘âme, noyés par les flots du destin.
Les vagues les portèrent l’un vers l’autre. Et à travers les larmes qui embrumaient leur visage, ils se sourirent. Il la prit par la  main, elle l’embrassa et, le cœur un peu moins lourd ils continuèrent à dériver.
Ils dérivèrent, et dérivèrent encore…
Et, un matin ils se retrouvèrent tout étonnés sur une plage de sable fin.
Comment étaient-ils arrivés là ! Ils s’en fichaient complètement ils étaient sur la terre ferme !
Ils avaient l’impression de renaître !
Ils firent l’amour sur le sable chaud, se poursuivirent en riant, ils vivaient ! Enfin ils allaient pouvoir envisager un futur, vivre le présent, et laisser partir le passé à la dérive.
Le lendemain, ils décidèrent d’explorer les environs.
Ils s’engagèrent main dans la main dans une forêt qui bordait la plage.

Ils s’enfoncèrent en même temps.

          Ils n’avaient pas vu les sables mouvants...


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