Le
Spleen
De
Zarathoustra
 
Le spectre vert

© Thierry Deschamps

Le spectre vert
C'était Le jour, il faisait déjà nuit. Le soleil se couche tôt en décembre.
Seule, l'enseigne de la pharmacie éclairait spasmodiquement les cinq mètres carrés qui lui tenait lieu de chambre.
Un lit, une chaise, un lavabo…
Il était là assis sur le bord du lit, le cœur battant la mesure au rythme  du néon verdâtre, le regard plongé dans le vide.
Au-dessus du lavabo, le miroir semblait être habité par un spectre vert, qui apparaissait puis disparaissait sans perdre une seule seconde son immobilité. Spectre aux joues aussi creuses que ses yeux vides de vie, un rictus figé en une moue de dégoût, les épaules tombantes.
Le spectre ne semblait pas être dérangé par les blattes qui couraient allègrement sur le miroir.
Faisant des aller-retours entre le mur, le miroir, le lavabo.
La pluie battait le pavé, lavant à grande eau la saleté quoti- dienne. Rinçant l'atmosphère enfumée des rues embouteillées. De ses yeux morts des larmes glissaient doucement, ravinant ses joues avant de s'égoutter de son menton sur le bord de ses chaussures.
Le robinet fuyait, flic floc… Un cafard regardait tomber les gouttes.
Un autre grimpait le long des rideaux, sans doute effrayé par la violence de l'orage. Aucun ne s'intéressait à ses larmes.
Joues, menton, chaussures…
C'était la nuit, c'était Le jour.
De la rue lui parvenait la musique de sa vie.
Braillements d'ivrognes en goguette, hurlements des sirènes, grincements des broyeuses de la voirie. La musique de l'ennui. Valse à trois temps pour cul-de- jattes malentendants. Celle qui anesthésie l'âme et dessèche le cœur. Celle qui s'évapore en silence.
Vie, ennui, silence…
C'était la nuit, il ferait bientôt jour.
Le miroir s'éveilla.
" This is not a love song... !",
le regard du spectre s'embrasa et, tel un automate rouillé, le spectre se redressa.
Avec une lenteur fantomatique il franchit le pas qui le séparait du lavabo.
" This is not a love song... !",
il laissa pendre une de ses mains dans le lavabo tandis que l'autre attrapait son rasoir.
" This is not a love song... !",
le sang glissa dans le lavabo.
" This is not a love song... !"

Lavabo, rasoir, fin.

~~*~~